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Sur la route qui mène à la tour, je me cache sous la grille d’un souterrain pour voir le temps glisser, une autre fois encore. Il s’étale sous un ciel sans couverture, dans les artères de la Cité, traversée par les faisceaux brûlants d’un soleil immonde. Élancés en arabesques, en grands jetés, en entrechats, hommes et femmes suivent les pistes de béton construites pour leur cheminement ; ils répètent les séquences enregistrées pour leur service à la tour, obéissent aux mouvements qui les ont menés, depuis le premier jour du siècle, à migrer vers cette journée ; ils s’embrasent, mais nul n’étouffe les flammes, car ce pavé était la terre promise. Leurs vêtements brûlent. Leurs sourires brûlent. Leurs corps fondent. La Cité se transmue en un lac de chair, cependant que, du sommet de la tour, les dernières figures du pouvoir regardent la ville se déverser dans les souterrains.
Sous la grille, je suis des couloirs obscurs, les genoux alourdis par la fange. Je remonte les égouts jusqu’aux fondations de la tour, que je pénètre pour la première fois. Moi, qui ai vu mon ancêtre attendre toute sa vie devant la porte de la Loi, porte qui s’est refermée aussitôt après sa mort, me voici de l’autre côté ; mais cette entrée n’a jamais été pensée pour moi. Marqué depuis l’enfance, et donc sans distinction, c’est à défaut de gardiens que je pénètre aujourd’hui le cénacle de la caste dispensatrice des honneurs. Sur les murs, des fresques rouge, montrant les exclus de la tour, refoulés du crachoir, enlacés jusqu’à la strangulation dans l’ombre de la tour.
Au septième étage, le souvenir de Babylone. Même fatuité. Même désir de toucher le ciel, alors même que le sol se cadavérise. À la confusion des langues, celle, donc, de la fange. Et ceux qui restent s’en nourrissent, retournent à cette anthropophagie qui n’avait rien de symbolique ni de rituelle : la tribu de la Loi, recroquevillée dans ses bureaux, balance des seaux dans la marée, y pêche des morceaux de chair, remonte les seaux, mord. Hommes et femmes sont enfin devenus des trésors. Et moi, qui a toujours été hors d’eux, hors là, je m’assois derrière leurs maîtres et je dis simplement : « La marée monte ».
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