I
Je vide ma coupe pour marquer le point final de ma dissertation : « Le double : une figure récurrente de la littérature ; une galaxie de représentations ambiguës, à la fois mêmes et autres. Le même e(s)t un autre : la condition paradoxale du double, qui, quoique identique à un premier sujet, est entièrement un autre. Il est un deuxième sujet, dont la présence confond l’original sur sa propre existence, le force à relativiser son unicité, à se remettre en cause. Et le premier sujet d’être expulsé hors de ses sphères par ce second, qui répète le schéma de l’effacement: après avoir créé l’homme, l’avoir expulsé, Dieu a été imaginé par sa créature; peint, écrit, sculpté, il en est devenu une représentation, une chose barbue, cependant que l’homme se redonnait un maître, à sa propre image. Un acte prométhéen, dangereux par sa nature même : l’homme paye toujours un prix. Ainsi, des doubles, hors-là, ont été pris à rôder, annonçant des ordres nouveaux, libérés de la présence de l’homme devenu Dieu, de l’homme mimant Dieu. »
II
Deux conclusions. D’abord, une conclusion conventionnelle, propre à une présentation au sein de l’institution, à son approbation. Deuxièmement, une conclusion dans le registre de la fiction, afin de satisfaire mon public, qui attend une œuvre. Je tromperai mon lecteur : la forme de l’essai durant les premières deux cent pages, puis l’introduction d’un sujet lui-même aux prises avec un double. Un mélange de genres en somme, très artistique.
III
Je vide une coupe en entamant le pivot, le moment précis où la thèse se transmue en fiction, où le narrateur impersonnel re-centre les notions sur lui-même, s’inscrit dans la diégèse : « Si une présence comme moi se manifestait derrière moi, il me faudrait me rendre à l’évidence : l’imminence de ma chute en tant qu’homme, en tant que savant de la littérature, en tant qu’artiste ; car, portant en lui les signes de possibilités qui me sont étrangères, un être comme moi aurait tôt fait de me déplacer, de prendre ma place, de remettre, en vérité, les choses à leur place; derrière son sourire se profilerait le terme de mon originalité, subjuguée ».
IV
« Hors-là : hors de moi, là. »
« Jeu de miroir : un mouvement subtil dans l’écran de mon ordinateur, puis une silhouette qui se profile distinctement derrière moi, qui approche, qui se penche pour lire ce que j’écris et qui secoue la tête ; moi, à côté de moi, tenant un poignard pointé sur ma gorge et me souriant, angélique. Le même. Un autre. Un autre qui vide ma coupe, puis lève son bras ».
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